Par: Anne Roy Un long chemin reste à parcourir pour venir à bout de l'esclavage et de ses séquelles en Mauritanie. Mais les militants de l'abolition ont remporté une victoire significative avec l'adoption, en juillet 2007, d ' u ne loi criminalisant pour la première fois l'esclavage. Quand les esclaves « cultivent un champ, dès que celui-ci mûrit, leurs maîtres viennent prendre la récolte et ne leur laissent qu'une part menue.
Quand
un esclave meurt, s'il a des biens, ceux-ci sont partagés entre ses
maîtres et sa veuve. Voilà comment étaient traités les esclaves que
j'ai connus. Moi, je suis né libre. Je gardais mes propres troupeaux.
Si je faisais du mal, on pouvait se venger sur moi. Et si on me faisait
du mal, je pouvais aussi me venger. » Barbe blanche, discours clair et posé, Brahim parle d'une époque qui lui semble lointaine, lui qui a quitté sa tribu, les Oulad Ahmed, « l'année de l'éclipse de soleil », en 1973. « Quand je
suis revenu, beaucoup plus tard, il n'y avait plus d'esclaves dans la
tribu. Certains s'étaient enfuis, d'autres avaient été affranchis.
Aujourd'hui, on dit qu'il y a en encore, ailleurs, mais moi je ne les
connais pas. » Les temps ont changé en
Mauritanie, enclave désertique qui fait le lien entre le Sahara
occidental et le Sénégal. Pourtant, par endroits, le passé le plus cru
survit aux évolutions que le pays a connues, particulièrement criantes
ces trois dernières années. En juillet 2007, prix d'une lutte de plus lisant l'esclavage: une première loi abolitionniste avait été votée en 1981, mais elle offrait aux ,maîtres de se faire dédommager ,pour libérer leurs esclaves. A la tête du Parlement, Messaoud Id Boulkheir (lire ci-dessous),
lui-même né d'une mère esclave, a ,donc eu pour l'occasion le bonheur
de faire voter une loi pour :laquelle il s'est battu sa vie durant,
bravant les régimes les plus autoritaires et sachant s'entourer de
militants issus de tous les horizons de la société mauritanienne:
Maures noirs, Maures blancs et Négro-Mauritaniens. Pour offrir cette
revanche symbolique à son pays, celui qui a toujours représenté la
figure de proue des abolitionnistes venait de rallier, au second tour
de la première élection présidentielle ouverte de l'histoire du pays,
en mars 2007, le candidat finalement élu Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi,
en échange de la garanque, les fondamentaux de sa lutte seraient pris
en en compte, à savoir un programme prévoyant le retour des déportés
des pogroms de 1989 et une loi punissant les esclavagistes et ceux qui
en font la promotion. Deux points que le nouveau gouvernement a honorés
dans les mois qui ont suivi l'élection. Depuis, le ton a changé. La
question de l'esclavage, jadis abordée uniquement à l'aune de ses « séquelles
», c'est-à-dire de la pauvreté endémique chez les anciens esclaves et
leurs descendants, les Maures noirs, appelés Haratines, qui constituent
au moins 45 % de la population (même si les Négro-Mauritaniens ont
aussi eu leurs esclaves et que quelques Blancs ont été aussi asservis),
peut être aujourd'hui publiquement débattue dans ses « survivances ». Le nombre d'esclaves au sens strict du terme est quasi impassible à à estimer. Les maîtres ne se vantent plus
Pour
autant, résoudre définitivement une question qui touche au coeur la
complexité de la société mauritanienne et de ses différentes
composantes ethniques et sociales nécessite encore beaucoup de travail
et de patience, au témoignage même de celui qui a fait voter la loi, ou
de différentes associations des droits de l'homme et anti-esclavagistes
qui continuent régulièrement à recenser ici une esclave à qui ses
maîtres, qui se considèrent donc comme ses tuteurs, ont refusé un mari,
là une autre, privée d'héritage à la mort de son mari. Ou encore un
jeune esclave fuyant ses maîtres. « Ce n'est que la partie immergée de l'iceberg », tient à souligner à propos de ces cas que son ONG met en exergue Boubacar Ould Messaoud, président de SOS Esclaves,
tout en concédant que le nombre d'esclaves au sens strict du terme est
quasi impossible à estimer. Les maîtres ne se vantent plus.
Les
esclaves, de même que les affranchis, ne revendiquent pas ouvertement
leur sort. Et dans un contexte de pauvreté toujours criant pour
l'ensemble de la population, l'absence de mesures d'accompagnement,
juridiques et économiques, ne facilite pas la mise à exécution d'une
loi qui vaut donc d'abord par la nonne qu'elle dicte. « C'était
peu avant ma retraite (en 1997), à quarante kilomètres d'ici, un ami
hartani de la tribu des Oulad Ahmed est décédé. Le maitre est venu et a
pris la grande partie de ses biens, n'en a laissé que peu pour sa
veuve, qui n'était pas de la même tribu, et ses enfants: la famille
s'est contentée de son sort », raconte ainsi Brahim,
pointant un des enjeux importants de l'abolition, la question de
l'héritage, qui avec les problèmes d'appartenance des terres, réveille
épisodiquement les crispations entre les anciennes familles des maîtres
et celles de leurs esclaves. Il ne faut pas s'y tromper: entre eux, les
liens restent la plupart du temps très forts. Dans un pays où
l'appartenance tribale prime quasi systématiquement sur l'appartenance
sociale ou même politique, Haratines et Maures blancs, qui ont vécu
ensemble pendant des siècles, entretiennent des relations souvent
familiales. « Il n'y a pas de liens d'autorité entre les anciens
esclaves et leurs maîtres, explique Brahim. Ils vivent désormais en
voisins. Et chaque fois, quand l'un a besoin de l'autre, ils se
viennent en aide. » Messaoud Id Boulkheir : "Certains trouvent normal d'avoir des esclaves."
Source: Madinin-art
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